L’analyse de la situation actuelle du système éducatif français met en évidence une
crise structurelle durable, dont les déterminants excèdent largement l’essor du
numérique ou de l’intelligence artificielle. L’école peine à s’adapter à l’ensemble de
transformations sociétales, institutionnelles et psychopédagogiques.
L’enseignement public n’a pas suffisamment intégré les évolutions technologiques ni les connaissances issues des sciences du développement de l’enfant et de l’adolescent,
ce qui fragilise la cohérence des pratiques pédagogiques. Le métier d’enseignant,
connaît une extension notable de ses missions : gestion de l’hétérogénéité,
accompagnement socio-émotionnel, médiation éducative, prise en charge de
situations complexes. Cette surcharge fonctionnelle s’exerce dans un contexte où la
légitimité professionnelle est parfois mise en cause, les enseignants étant souvent
désignés comme responsables du naufrage éducationnel. Les sciences de
l’éducation et la psychopédagogie rappellent pourtant que la qualité des
apprentissages repose sur la compétence professionnelle, l’autorité bienveillante et
la capacité à instaurer un climat motivationnel favorable. La multiplicité des profils
cognitifs constitue un enjeu majeur pour les politiques éducatives. Une classe
compte entre 5 et 10 % de profils porteurs de problématiques scolaires ou de
singularités neurologiques (TDA/H, troubles Dys, hauts potentiels, phobie scolaire,
etc.). Sans formation adaptée, l’enseignant peut se trouver en difficulté, ce qui
affecte la dynamique de classe et la réussite de l’ensemble des élèves. Les outils
numériques offrent des potentialités en matière d’évaluation, de repérage et de
différenciation, mais leur appropriation demeure inégale et dépendante des
dispositifs de formation continue. Les apports des neurosciences confirment que les
apprentissages sont fortement sensibles au climat émotionnel : un élève en situation
de stress développera des blocages cognitifs, notamment dans les fonctions
exécutives et mnésiques. Les travaux en motivation scolaire, notamment ceux de
Ryan et Deci¹, soulignent que l’engagement repose sur la satisfaction des besoins de
compétence, d’autonomie et d’appartenance. L’essor du numérique et des IA
génératives constitue un autre vecteur de transformation. Depuis 2023, la capacité
des IA à produire instantanément textes, raisonnements ou solutions complexes
reconfigure le rapport au savoir. Les études en cyberpsychologie indiquent qu’une
profonde transformation des processus cognitifs s’opère, affectant attention, mémoire
et motivation. Michel Desmurget rappelle que les écrans affaiblissent l’attention, la
mémoire, le langage², tandis que Michel Serres évoquait une révolution cognitive³
comparable à l’imprimerie. Les données internationales confirment cette ambivalence
: selon PISA 2022, 59 % des élèves déclarent être distraits par les outils numériques,
et une exposition récréative supérieure à une heure par jour à l’école s’accompagne
d’un déficit de 49 points en mathématiques.
Les recherches contemporaines mettent en évidence une pluralité d’effets délétères
associés à une exposition précoce et intensive aux technologies numériques. Parmi
les risques les plus documentés figurent les perturbations du développement chez
les jeunes enfants, l’augmentation de la sédentarité corrélée aux troubles
métaboliques, la fatigue visuelle, les altérations du sommeil et, plus largement,
l’impact sur la santé psychique et les performances scolaires. L’apprenant soumis à
une « distraction permanente » voit son attention soutenue fragilisée, tandis que la
gestion simultanée des contenus, notifications et sollicitations induit une surcharge
cognitive susceptible d’entraver les processus d’apprentissage. Les environnements
numériques amplifient également les mécanismes de comparaison sociale (classes
virtuelles, réseaux, plateformes), pouvant accroître l’anxiété et le sentiment
d’évaluation continue. L’intelligence artificielle renforce cette dynamique : en
déléguant une partie de l’activité réflexive aux algorithmes, l’élève adopte une
posture d’apprentissage plus passive, ce qui affaiblit progressivement l’esprit critique.
Les pratiques de lecture deviennent plus fragmentées, les productions écrites
tendent à s’homogénéiser, et les enseignants se trouvent confrontés à des copies
identiques, remettant en cause la validité des dispositifs d’évaluation. Ces
transformations soulèvent également des enjeux éthiques majeurs : risques de
plagiat, opacité des réponses générées, atteintes potentielles à la vie privée. Le
rapport de l’UNESCO⁴ souligne la nécessité d’un cadre éthique international
garantissant la protection des droits fondamentaux.
Toutefois, les recherches montrent également que les outils numériques
peuvent renforcer l’autonomie, l’engagement et la différenciation pédagogique,
notamment pour les élèves en difficulté ou en situation de handicap. Les effets
pédagogiques demeurent néanmoins hétérogènes. Le CNESCO souligne que les
bénéfices sont réels mais dépendants du contexte, de l’encadrement et de la
pertinence des usages. Le numérique n’est donc ni intrinsèquement bénéfique ni
intrinsèquement nocif : son impact dépend du cadre d’appropriation, de la régulation
pédagogique et de la formation des enseignants. Dans cette perspective, les
orientations institutionnelles doivent viser une articulation équilibrée entre innovation
technologique, exigences du développement cognitif et socialisation. Cela suppose
un investissement renforcé dans la formation initiale et continue, une gouvernance
éducative capable d’accompagner les usages numériques, et une clarification des
missions de l’école dans un environnement informationnel saturé. L’objectif demeure
de garantir un apprentissage durable, équitable et émancipateur, en consolidant la
cohérence du système éducatif et en soutenant la professionnalité enseignante.
La remédiation implique donc une régulation pédagogique rigoureuse. Le numérique
doit demeurer un outil complémentaire, non substitutif. Des règles explicites doivent
encadrer les usages en classe : limitation des pratiques récréatives, réduction des
sources de distraction, promotion d’une utilisation active et critique dans le cadre
d’une pédagogie hybride où l’interaction humaine reste centrale. L’enjeu n’est pas
seulement d’apprendre avec le numérique, mais d’apprendre à le maîtriser, à le
personnaliser et à le questionner. Comme le rappelle Serge Tisseron, le numérique
n’est pas mauvais en soi, mais il peut le devenir si l’enfant y est livré sans
accompagnement⁵. Les activités sans écrans doivent être préservées, car elles
favorisent la concentration et la continuité attentionnelle. L’innovation technologique
requiert un encadrement vigilant : mal utilisées, les technologies peuvent nuire aux
apprentissages et à la santé mentale des jeunes. Le modèle éducatif doit ainsi
articuler les apports du numérique avec les exigences du développement cognitif et
de la socialisation. L’objectif dépasse la réussite scolaire : il s’agit de former des
citoyens éclairés capables d’évoluer dans une société profondément transformée.
Inspirée d’Aristote, l’école doit redevenir un lieu d’épanouissement intellectuel, où
l’étude et l’échange structurent la formation de l’esprit, et où les outils numériques
demeurent des facilitateurs, non des substituts. La construction d’un esprit solide
exige l’acquisition d’habitus intellectuels, alors même que les écrans encouragent
dispersion et discontinuité. Enseignants et parents ont ainsi un rôle déterminant pour
aider les élèves à réguler leurs impulsions face aux sollicitations numériques.
La technologie des écrans, en multipliant et modifiant les images, les simulations, en
livrant comme par magie des réponses instantanées, donne à croire à l’élève à
l’illusion de savoir sans avoir réellement compris. La surinformation, brève et répétée
comme un ersatz de la culture, la technique de l’illusion ou plutôt comme la
technique en tant que risque d’illusion selon Platon, le risque de confondre le savoir
et son apparence. L’élève risque de croire qu’il sait parce qu’il a accès à l’information
(mythe de Theuth). L’école doit donc rester le lieu où l’on apprend à distinguer le vrai
du vraisemblable, il est indispensable de maintenir éveillé l’imaginaire de nos enfants
et de former leur esprit critique, établir une éducation de l’attention et de l’effort
intellectuel. Le monde a radicalement changé et notre manière de vivre est en
mutation, le numérique nous oblige à redéfinir le système scolaire, à repenser le
processus éducatif. Penser que le numérique et spécifiquement l’IA soit juste un
outil, serait commettre une grave erreur ; ce n’est pas une menace absolue mais un
réel enjeu anthropologique.
¹ Théorie de l’autodétermination, 1985
² Michel Desmurget, docteur en neurosciences, directeur de recherche au CNRS, Interview Le Figaro, 2019
³ Conférence « l’innovation et le numérique », Sorbonne, 2013
⁴ IA et droit à l’éducation, 2025
⁵ Serge Tisseron, psychiatre, spécialiste du numérique et de l’enfance, Conférence Écrans et tout-petits, 2018
Bruno GAMELIEL
Psychopédagogue
Enseignant-chercheur Ceo Sapientia-Program
Membre du centre de recherche et formation Cepsit (Florence)


