Sous prétexte de liberté de chercher, de créer, d’innover, d’entreprendre et de s’enrichir, les géants du numérique estiment que toute réglementation et son application par le juge constituent des entraves illégitimes à leur avidité « no limit ».
Tout ceci est évidemment affirmé au nom de grands principes, en premier lieu la liberté d’expression. En fait, elle masque la licence, au sens de l’abus de droit de cette liberté.
In fine, sous prétexte de ce droit évidemment fondamental, ils revendiquent avec le soutien de Donald Trump et de JD Vance, le monopole de l’expression. Car cette liberté ne saurait être accordée à leurs ennemis, c’est-à-dire à ceux qui ne sont pas d’accord pour leur laisser toute licence, ainsi qu’à ceux qui pensent que les Etats se doivent d’imposer l’Etat de droit et donc permettre à leurs ressortissants de se défendre y compris contre eux.
Pour ces GAFAM, aujourd’hui soutenus par le nouveau triumvirat- Trump, Vance et Musk- le droit et la justice n’ont pas à se mêler de leur business. Sauf à leur faciliter la tâche, bien sûr !
Ils n’ont aucun recul historique. Forts de leur foi en leur révolution numérique, ils sont convaincus d’inventer un nouveau monde. Ils ignorent donc les enseignements de Tocqueville notamment celui-ci : « l’intervention de la justice dans l’administration ne nuit qu’aux affaires, tandis que l’intervention de l’administration dans la justice déprave les hommes et tend à les rendre révolutionnaires et serviles. »
Imaginons un seul instant que les inventeurs de l’énergie nucléaire eussent décrété que pour le développement de leur industrie, tous les droits fondamentaux-à commencer par le droit à la vie ne sauraient s’appliquer ?
Comme pour toutes les nouvelles industries, ou technologies, aussi révolutionnaires soient-elles, il faut qu’elles respectent les droits fondamentaux. Même Ferrari a prospéré malgré les contraintes imposées tant aux constructeurs qu’aux conducteurs, mais il est vrai que les GAFAM nous rendent tellement serviles que nous en oublions de nous révolter.
ET POURTANT ! ILS ONT RENIÉ TOUS LEURS ENGAGEMENTS !
Ils nous ont volé nos données avec lesquelles ils bâtissent leur modèle d’IA. Ils nous avaient promis la gratuité d’internet en contrepartie …elle est en train d’être balayée !
Ils nous avaient promis que l’IA serait dédiée à l’humanité, que Open Al, comme son nom l’indique, serait sans but lucratif… Ils sont en train de la transformer en machine à cash gigantesque et en outil de domination du monde !
Bel humanisme.
Bref, cessons de croire leur storytelling. Ils nous font défiler des ombres portées ; à nous d’aller dans la caverne et de contempler la réalité. Or, cette réalité est cruelle :
– cruelle d’abord pour nos enfants exposés non seulement à la pornographie mais à leur destruction psychologique et physique du fait d’algorithmes dévastateurs ;
– cruelle ensuite pour la recherche de la vérité car elle nous présente des vérités alternatives ;
-cruelle encore pour la Raison, puisque le ressenti et l’émotion l’écartent ;
– cruelle enfin pour notre humanité, car le post-humanisme revendiqué n’a rien d’humain.
C’est pourquoi nous devons plus que jamais poursuivre notre combat pour que ces organismes soient contraints de respecter les droits fondamentaux. Partant, seuls la réglementation et le juge chargé de l’appliquer peuvent les contraindre à respecter la vraie liberté d’expression. Celle qui tient compte de toutes les autres libertés et de tous les droits fondamentaux qui en sont les garants.
Et pour en revenir à la liberté d’expression, s’il est certes possible de critiquer une religion, la liberté de pratiquer une religion conduit cependant à l’interdiction de pouvoir critiquer celui qui la pratique.
LA LIBERTE D’EXPRESSION N’EST PAS UN DROIT ABSOLU !
Elle n’est pas non plus une « découverte » des anti woke, anti-verts, et des chasseurs de migrants, représentés par cette troïka qui dirige les Etats-Unis comme Néron dirigeait Rome (Claude Malhuret au Sénat)
A noter qu’il est interdit à l’Associated Press d’informer les Américains sur ce qui se passe dans le Bureau Ovale et dans Air Force One, ou encore aux fonctionnaires fédéraux de s’exprimer, etc…
DONC PAS DE LEÇON À RECEVOIR DE CES GENS-LA !
Et surtout soyons fiers de nos réglementations et de nos juges qui n’ont pas peur de les appliquer ; ne nous laissons pas abuser par les critiques, notamment celles adressées aux juges qui appliquent les droits fondamentaux. Même si certaines semblent critiquables.
N’oublions pas que ces droits fondamentaux furent chèrement acquis à la suite de la révolution de 1789 d’abord. Mais sous forme purement déclarative. Et surtout après 1945 à la suite d’une guerre véritablement de civilisation. Churchill avait déclaré, en 1941, lors d’une rencontre avec Roosevelt que : » une fois la paix acquise, le monde aurait une brève occasion d’instaurer quelques droits fondamentaux. »
Nos glorieux prédécesseurs, notamment français (mais pas seulement) René Cassin et Pierre-Henri Teitgen les ont instaurés, tant sur le plan universel qu’européen, en prévoyant à chaque fois un juge pour les faire appliquer.
Nous nous devons de défendre cet acquis si profondément humaniste, y compris contre nos amis américains qui aujourd’hui, en suivant Trump, semblent vouloir jeter cet héritage laissé par tous les prédécesseurs de celui-ci, y compris M Reagan.
Au lieu de vilipender nos juges, contentons-nous de critiquer leurs décisions si elles le méritent. Mais surtout, encourageons-les à toujours se dresser contre le Léviathan quand il foule aux pieds la vie et les libertés de chaque humain.
Enfin, tirons les leçons du passé et faisons- pour une fois !- mentir Churchill qui avait déclaré : « une seule chose est certaine à travers l’histoire : le genre humain n’apprendra jamais rien »
Grâce à lui, notamment, nous avons appris que sans respect des droits fondamentaux, il n’y a pas d’humanité humaniste !
Et c’est pourquoi, pour paraphraser Jean Monnet, nous nous devons de « CONTINUER ».

Jean-Pierre Spitzer
Avocat honoraire et Conseiller référendaire à la CJUE
Vice-Président iDFrights