La Stratégie de Sécurité Nationale américaine 2025 : quand Washington déclare la guerre aux valeurs européennes
Hora ruit, tempus fugit… (l’heure se précipite, le temps fuit)
Le 4 décembre 2025, l’administration Trump a publié sa Stratégie de Sécurité Nationale (NSS), document censé définir les priorités diplomatiques et militaires des États-Unis. Mais sous la rhétorique de l’« America First », se cache une déclaration de guerre idéologique contre l’Europe démocratique. Ce texte officiel mérite une lecture attentive, car il préfigure un basculement historique dont les conséquences pour notre continent seront déterminantes.
https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf
L’Europe menacée d’« effacement civilisationnel »
La section consacrée à l’Europe ne dissimule rien de son hostilité. Le document affirme, sans preuve, que l’Europe fait face à « l’effacement civilisationnel » et sera « méconnaissable dans vingt ans ou moins » en raison de l’immigration. Plus explicitement encore, il énonce qu’« il est plus que plausible que dans quelques décennies au plus tard, certains membres de l’OTAN deviendront majoritairement non-européens ». Cette rhétorique emprunte directement à la théorie conspirationniste du « Grand Remplacement », transformant ainsi une doctrine d’extrême droite en politique officielle américaine. Washington déclare vouloir « cultiver la résistance » aux institutions européennes et soutenir les « partis européens patriotiques » — euphémisme transparent pour désigner les formations nationalistes comme l’AfD, le Rassemblement National ou le parti Fidesz de Viktor Orbán…
Les racines philosophiques : le Dark Enlightenment
Cette NSS n’est pas un accident. Elle s’inscrit dans une matrice idéologique cohérente : le mouvement néoréactionnaire ou « Dark Enlightenment », porté depuis le milieu des années 2000 par Curtis Yarvin, blogueur devenu gourou intellectuel de la Silicon Valley et proche de Peter Thiel, Marc Andreessen et du vice-président JD Vance. Yarvin prône ouvertement le remplacement de la démocratie par un système « néocaméraliste » : l’État géré comme une entreprise par un CEO-monarque, sans contre-pouvoirs électoraux. Son concept de « Cathédrale » désigne le complexe médias-université-administration qu’il accuse de propager un progressisme destructeur.
Dans un texte de 2022, Yarvin appelait déjà au retrait complet des États-Unis d’Europe, laissant carte blanche à Poutine pour « restaurer l’ordre » sur le continent — une « main libre » qui permettrait d’expérimenter des régimes monarchiques autoritaires.
La convergence Washington-Moscou contre l’Europe
Cette convergence idéologique entre néoréactionnaires américains et nationalistes russes n’est plus théorique. En juin 2025, le « Forum 2050 » organisé à Moscou par l’oligarque monarchiste Konstantin Malofeev a réuni les thuriféraires du Dark Enlightenment et du duginisme russe, célébrant leur rejet commun de la démocratie libérale. Aleksandr Dugin, idéologue du Kremlin, et Curtis Yarvin partagent la même obsession : détruire l’ordre libéral incarné par l’Union européenne. La NSS 2025 officialise ce rapprochement en épargnant la Russie de toute critique sérieuse tout en présentant l’Europe elle-même — et non Moscou — comme le problème principal. Le vice-président JD Vance l’a d’ailleurs explicitement déclaré à Munich en février 2025 : l’Europe, pas la Russie, est « le véritable problème ».
Ce qui est visé : nos institutions et nos valeurs
Ne nous y trompons pas : ce qui est attaqué, c’est le projet européen dans sa globalité. L’Union européenne comme modèle de démocratie supranationale, l’État de droit, le RGPD et la régulation des géants technologiques, la liberté d’expression encadrée par des limites contre les discours de haine, les politiques migratoires fondées sur le droit d’asile, l’État-providence social-démocrate — tout ce qui constitue l’héritage des Lumières européennes est désormais considéré à Washington comme une menace. La NSS dénonce explicitement « les activités de l’Union européenne qui sapent la liberté politique et la souveraineté », « la censure de la liberté d’expression », « l’effondrement des taux de natalité » et « la perte des identités nationales ». Chacune de ces formulations reprend les éléments de langage de l’extrême droite européenne.
Une tenaille entre deux impérialismes autoritaires
L’Europe se trouve désormais prise dans une tenaille géopolitique inédite. D’un côté, une administration américaine infiltrée par les néoréactionnaires de la Silicon Valley qui veulent détruire le modèle démocratique européen pour prouver l’échec de la démocratie libérale. De l’autre, une Russie impériale qui rêve de reconstituer sa sphère d’influence jusqu’au cœur du continent. Les deux projets, bien qu’apparemment antagonistes, convergent dans leur haine viscérale des valeurs des Lumières, de l’égalitarisme, du pluralisme et de l’État de droit. Cette alliance objective entre techno-césarisme californien et nationalisme grand-russe ne vise pas seulement notre influence géopolitique : elle menace l’existence même du projet démocratique européen.
L’illusion du retour à la normale
Beaucoup, en Europe, persistent à croire que le second mandat de Trump sera une parenthèse, une anomalie passagère. C’est une erreur tragique. Le réseau Thiel — de JD Vance à David Sacks en passant par Elon Musk et les jeunes cadres du DOGE — est structurellement installé au cœur de l’appareil d’État américain. Marc Andreessen recrute activement des cadres pour les postes clés de l’administration. Des milliers de jeunes « incultes pleins de rage », comme les décrit Yarvin lui-même, s’attaquent méthodiquement à la bureaucratie fédérale avec pour objectif de « casser » l’État. Cette installation n’est pas seulement politique : elle est aussi économique. Palantir, l’entreprise de surveillance et d’analyse de données cofondée par Peter Thiel, a déjà engrangé plus de 113 millions de dollars de contrats fédéraux depuis le début du second mandat de Trump — démontrant que le réseau Thiel transforme son influence politique en rente captive sur l’appareil sécuritaire américain. Ce n’est pas un accident : c’est un projet de refondation autoritaire dont nous, Européens, sommes la première cible idéologique.
L’heure est à la lucidité et à l’action
Face à cette offensive, l’Europe ne peut plus se contenter de déplorer, d’analyser ou d’espérer. Nous devons comprendre que la bataille n’est pas seulement géopolitique ou économique : elle est civilisationnelle au sens le plus profond. Ce qui se joue, c’est la survie du projet des Lumières, de l’État de droit, de la démocratie pluraliste et des institutions supranationales qui ont garanti près de huit décennies de paix relative sur notre continent. Les Européens doivent cesser de sous-estimer la cohérence idéologique et la détermination de leurs adversaires. Le temps presse. Nos institutions juridiques, nos valeurs démocratiques, notre modèle social sont attaqués frontalement par la première puissance mondiale, en convergence objective avec une dictature expansionniste à nos portes.
Défendre l’héritage des Lumières
Défendre l’Europe, ce n’est pas céder au nationalisme réactionnaire que Washington et Moscou nous encouragent à adopter. C’est au contraire réaffirmer avec force l’universalisme des droits de l’homme, l’État de droit, la séparation des pouvoirs, le pluralisme démocratique et la régulation des puissances — qu’elles soient étatiques ou privées. C’est refuser la logique des empires autoritaires, qu’ils se parent des atours du progrès technologique ou de la grandeur impériale. C’est construire une Europe capable de se défendre militairement, de garantir sa souveraineté numérique, de préserver son modèle social et de rayonner comme modèle démocratique face aux tentations autoritaires. L’heure n’est plus aux demi-mesures ni aux illusions.
Comme Mark Twain l’aurait dit : « L’histoire ne se répète pas, elle rime. » Les années 1930 résonnent à nouveau. Saurons-nous, cette fois, entendre l’alarme à temps ?
Benjamin Martin-Tardivat
Avocat – spécialiste numérique
Responsable de la souveraineté et la protection des données – iDFrights


