M. Durov est rentré « chez lui »
25 mars 2025
Par Thomas Kieffer
Vice-président d’IDFRights

iDFRights avait consacré sa première lettre mensuelle à l’affaire Durov et nous avions pris le contre-pied de nombreuses réactions internationales qui avaient enflammé les réseaux sociaux, sur fond d’inquiétude du respect des droits fondamentaux en France, mais aussi d’indignation et de condamnation de ce qui avait été présenté comme une dérive autoritaire du pouvoir. De la censure d’État à la dictature d’opinion, toute la palette des tyrannies y était passée pour montrer qu’en s’en prenant « arbitrairement » et directement à son PDG, le pouvoir voulait en fait museler Telegram ! 

A l’époque, nous avions soutenu que l’opération s’était déroulée en respectant le droit français et européen. Si l’arrestation avait été spectaculaire (bien qu’il n’y en ait eu aucune image), nous avions aussi relevé qu’elle n’avait rien d’arbitraire puisqu’elle avait abouti à une garde à vue et non pas une mise en détention comme le prétendait de nombreuses réactions internationales. En effet, M. Durov n’avait pas répondu à plusieurs convocations judiciaires et sa garde à vue a permis de l’interroger dans le cadre d’une douzaine d’enquêtes judiciaires en cours, l’impliquant lui et/ou Telegram, sans que l’on ait de détails à ce sujet. 

Nous avions relevé que le nom de la plateforme revenait régulièrement dans les enquêtes qui n’avançaient pas et qu’elle avait dans ses politiques d’utilisation des zones d’ombre, faisant le bonheur (si l’immunité en est une) des criminels, trafiquants et autres délinquants – sans oublier tous les courageux anonymes qui pouvaient déverser en toute impunité leurs flots d’insultes, de haine ou de désinformations, sous couvert de liberté d’expression et d’inviolabilité du chiffrement de Telegram (dont nous avions rappelé la part mythique et, en tout cas, toute relative par rapport à l’idéal de sécurité vendu par la plateforme.

Ayant appris que M. Durov avait été autorisé à quitter les geôles du « bagne » où il était enfermé –pardon, son domicile parisien puisque rappelons-le, s’il a été mis en examen à l’issue de sa garde à vue, il n’a pas été placé en détention mais sous contrôle judiciaire–revenons sur l’affaire et sa perception, presque sept mois après l’arrestation du PDG de Telegram à l’aéroport du Bourget le 24 août 2024, en complétant la chronologie des faits à partir de dizaines d’articles de presse qui ont été publiés depuis cette date.

 

Arrestation et mise en examen :

  • M. Durov a été mis en examen le 28 août 2024 pour douze infractions, dont la complicité dans la distribution de matériel d’exploitation infantile et le trafic de drogue.
  • Il a été remis en liberté contre le versement d’une caution de 5 millions d’euros et placé sous contrôle judiciaire, avec interdiction de quitter la France. 
  • Le 15 mars 2025, les juges ont autorisé M. Durov à quitter temporairement la France pour Dubaï, avec obligation de retour avant le 7 avril 2025.

 

Coopération de Telegram avec les autorités :

  • Au second semestre 2024, Telegram a transmis beaucoup plus de données utilisateurs aux autorités françaises et européennes qu’auparavant ;
  • Notons aussi qu’en 2024, Telegram a répondu à 900 demandes de transfert de données aux États-Unis, concernant 2 253 utilisateurs.
  • L’affaire a mis en lumière la nécessité pour Telegram de se conformer au Digital Services Act (DSA) de l’UE.

 

Modération de contenus après interpellation de Mr Durov

  • Telegram a renforcé ses efforts de modération, supprimant des millions de groupes et de canaux problématiques. Selon Pavel Durov, elle supprime 20 millions de comptes et 1 million de groupe tous les mois !
  • La plateforme a introduit une fonction permettant aux utilisateurs de signaler du contenu illégal dans les chats privés et de groupe.
  • Un système de modération assisté par IA a été mis en place pour le moteur de recherche afin de supprimer plus efficacement les contenus illégaux.
  • La plateforme s’est inscrite au programme de la Internet Watch Foundation pour lutter contre les contenus d’exploitation sexuelle d’enfants.

 

Partage de données

  • Telegram a désormais modifié sa politique de confidentialité pour permettre le partage avec les autorités  d’adresses IP et de numéros de téléphone des utilisateurs soupçonnés d’activités criminelles, sur demande légale valide.
  • La plateforme a commencé à publier des rapports de transparence détaillant le volume de contenu supprimé.

 

Fonctionnalités de Telegram

  • Certaines fonctionnalités ont également été supprimées ou modifiées pour limiter les abus, comme la désactivation des nouveaux téléchargements de médias sur un outil de blogging autonome.
  • La fonction “Personnes à proximité” a été supprimée en raison de problèmes avec des bots et des escrocs.
  • Un système de vérification des comptes par des tiers a été mis en place début 2025.
  • Une fonction de confirmation de contact a été ajoutée pour réduire le spam.

 

Croissance continue

  • Malgré les controverses, Telegram a maintenu une forte croissance : la plateforme a dépassé 950 millions d’utilisateurs actifs mensuels fin 2024 et approche le milliard d’utilisateurs en ce premier trimestre 2025.
  • Entre avril et juillet 2024, Telegram ajoutait déjà environ 485 000 nouveaux utilisateurs actifs par jour.
  • L’utilisation de jeux cryptographiques sur la plateforme a attiré plus de 300 millions de joueurs en l’espace de quelques mois : c’est le premier levier de croissance de Telegram.
  • Le renforcement des mesures de sécurité sur la plateforme lui a permis de développer une nouvelle stratégie de monétisation de certaines fonctionnalités et de services « premium » à ses utilisateurs. Elle envisage en particulier de s’ouvrir aux transactions commerciales entre ses utilisateurs.
  • Ces perspectives de croissance et de renforcement de ses services grâce à l’amélioration de l’expérience utilisateurs permettent à la plateforme de conserver un point fort et très apprécié de ses utilisateurs : l’absence de publicité, dont les potentielles recettes sont compensées par le succès du modèle économique de Telegram.

 

Pic de popularité après l’arrestation de Durov

  • L’application est passée à la 2e place des réseaux sociaux sur l’App Store américain.
  • En France, Telegram est devenu l’application n°1 dans la catégorie réseaux sociaux de l’App Store
  • L’affaire en est aussi devenue une pour la plateforme, qui a bénéficié d’une publicité indirecte à l’échelle mondiale : elle l’exploite en poursuivant une intense communication sur la protection de la vie privée de ses utilisateurs, ses fonctionnalités de sécurité et de confidentialité, par ex :  en promouvant sa fonctionnalité de destruction instantanée des conversations entre ses utilisateurs.

 

Enjeux pour les droits numériques :

  • L’affaire continue de soulever des questions sur l’équilibre entre la lutte contre les activités illégales en ligne, la protection de la liberté d’expression et de la vie privée et la responsabilité du PDG d’une plateforme par rapport aux contenus échangés entre utilisateurs de ses services.
  • Elle a également mis en évidence la nécessité de réviser certaines lois françaises, notamment sur la sécurité intérieure et le chiffrement, pour les adapter à l’ère numérique.

 

Si nous sommes encore loin d’un épilogue dans cette affaire, ce point d’étape livre quelques enseignements :

  • La protection de la vie privée et des données personnelles restent une préoccupation majeure des utilisateurs de plateformes numériques, que ce soit Telegram – dont cela reste un argument commercial – ou une autre ; 
  • L’application du droit européen et de mesures de modération qu’il impose aux plateformes sont compatibles avec leur développement : les changements introduits par Telegram pour s’y conformer n’ont pas nui à la plateforme ou à sa stratégie commerciale et de marketing.
  •  Si l’analyse juridique de l’affaire Durov reste partagée sur le fond d’abord, mais aussi la forme (M. Durov arguant notamment qu’avant d’en arriver à l’arrêter, les autorités judiciaires qui le convoquaient directement auraient pu s’adresser au représentant de l’entreprise dans l’UE ou en France) L’analyse économique est plus unanime, Telegram ayant réussi une très bonne année 2024 et ayant développé de nouveaux services pour rester une plateforme compétitive et attractive. 
  • A l’heure où certaines plateformes font marche arrière sur leurs politiques de modération ou de vérification des faits, apparemment pour plaire à d’autres autorités que celles de l’Union européenne, les mesures en sens-inverse mises en place par Telegram ont renforcé la confiance d’autres entreprises et partenaires,  lui permettant  de compléter son modèle économique et son intégration à d’autres systèmes et technologies pour axer son développement sur l’expérience utilisateur en innovant et ainsi préserver sa réputation clients et générer de nouveaux revenus.
  •  A méditer par les personnes  intéressées et à suivre par iDFRights – rendez-vous au prochain épisode !

Thomas Kieffer

Vice-président d’iDFRIghts

Dirigeant de KDC Conseil.

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