Non, les nations ne sont pas l’avenir des Européens, ni leurs défenseurs dans ce nouveau monde où la force prime le droit.
17 mars 2025

Nicolas baverez, dans Le Figaro du 3 février 2025, fait une excellente analyse de la situation géopolitique de l’Europe. Une Europe agressée et livrée à elle-même, seule à encore croire au droit international mis en place après la 2e guerre mondiale.  

Il a fort justement dénoncé les initiatives à contresens de Mme Von der Leyen , dans la mesure où elles viseraient à faire renaître la Communauté Européenne de Défense (CED) et il a conclu que la défense « reste le monopole des nations et des citoyens. »  

Certes, en démocratie tout relève des citoyens ; cependant, dans nos démocraties représentatives, également des organes mis en place constitutionnellement ou par des traités ; donc indirectement par les citoyens, même s’ils n’ont pas tous approuvés ces textes. 

Mais quid des nations ? 

N’est-ce pas contradictoire de faire le constat que, seuls, nos Etats ne sont pas de taille à lutter contre ces empires qui ne connaissent que les rapports de force et qui ne nous veulent pas du bien, tout en soutenant que notre défense doit être le monopole des nations ?  

Ou alors, voudrait-on ainsi faire renaître un « concert des nations » ? Rêve du Congrès de Vienne de 1815 (où il y avait une vingtaine de « nations » de langue allemande…) qui dura jusqu’à notre Aristide Briand dans les années postérieures à 1919 ? Ce fut une illusion de tous temps. Aujourd’hui ce serait une faute lourde. En effet, comme Dominique Reynié le démontre : « notre souveraineté sera européenne, partagée et commune, ou ne sera pas. » 

L’illusion du concert des nations. 

Certes la faiblesse de la Commission et du Conseil européen en matière de défense peut inciter, en France, à s’en remettre aux nations. En oubliant qu’encore au début du XXème siècle ce mot n’existait pas dans de nombreuses langues, notamment dans la langue allemande. 

Même en France, François Guizot, grand historien avant et après sa carrière politique, n’utilisait pas le mot nation en 1865 et définissait l’Europe comme « une société de peuples et d’Etats ». Mais Guizot détestait la Révolution !  

La France s’est forgée depuis Philippe IV le Bel contre les divisions internes auxquelles Louis XIV a mis un terme et que la Révolution a parachevé avec un jacobinisme revendiqué et quasi sacralisé, au mépris des droits élémentaires des Alsaciens, Bretons, Basques, Corses et autres… 

La France s’est également construite comme une entité contre son environnement à partir de François Ier. L’échec de celui-ci à l’élection du Saint-Empire romain germanique l’a obligé à concentrer toutes les forces et ressources du pays pour briser l’encerclement de Charles Quint.  Ainsi est née cette France totalement unitaire, proclamant fièrement :  « une nation une langue » et qui porte en étendard depuis 1789 (certes avec des parenthèses…) la « République », mais qu’il faut traduire par le jacobinisme ! 

Taine, Renan, Péguy et le général De Gaulle lui ont donné les lettres de noblesse-l ’ont mythifiée serait plus exact- pour en faire  « la grande nation » comme nous appellent, en français, nos amis Allemands. 

Force est d’en conclure qu’aucun des pays européens, à l’exception de quelques pays historiquement agressés par la Russie et l’Allemagne-et encore, car ils n’ont pas connu l’idéologie jacobine- ne s’est trouvé dans cette situation. Même le minuscule Grand-Duché du Luxembourg, grand comme un département français, vit avec 3 langues. 

Donc, depuis que les Anglais sont devenus Britanniques, notre concept de nation fait de nous la seule nation ! 

Aujourd’hui il n’y a plus, dans le langage courant, de différences sémantiques réelles entre nation et peuple. D’où l’utilisation plus répandue de ce terme, mais dans un sens très différent de la notion gaullienne qui lui conférait une âme. Même nation et Etat ont tendance à se confondre. D’ailleurs nous proclamons :   « un Etat une nation ». 

Or, le constat quasi unanime est que chacun de nos Etats, seul, n’est pas de taille pour lutter contre les 3 empires qui semblent aujourd’hui diriger le monde, ni même contre la Turquie ou l’Iran. Fort de ce constat, indiscutable, Nicolas Baverez, et il n’est pas le seul, propose un directoire de 5 grands pays de l’UE plus la Grande-Bretagne, excluant de ce fait la Suède, les Baltes, etc… 

En clair, c’est un retour à un « concert des Etats », qui n’a jamais marché ! Si cela pouvait conduire à la paix, nous n’aurions connu aucune des 3 guerres que Raymond Aron avait appelées : « la guerre civile de 70 ans ». 

Partant, si ressusciter la CED est une erreur, réinventer le concert des Etats est une hérésie, même si elle perdure depuis 1945.

Dès lors, affirmer que l’Union européenne doit strictement respecter ses compétences, c’est-à-dire ne pas s’occuper de Défense, consiste à choisir la solution des Cités grecques face à la puissance romaine. Encore faut-il avoir envie de devenir vassal, soit de Poutine, soit de Trump/Musk. 

Certes « un directoire » n’est pas exactement la même chose qu’un « concert ». Cependant, ce directoire est hors-sol, hors institution contraignante et voué à connaître le même sort que le concert des nations avec une quasi-impossibilité de décider de quoi que ce soit. Un tel directoire ne pourrait fonctionner qu’avec un président qui décide, ce qui paraît totalement exclu. 

Ces propositions s’inscrivent dans la droite ligne des rêves « souverainistes », des prétendus patriotes dénonçant les « européistes »et les opposants à toute ‘intégration depuis la signature du traité de Paris du 18 avril 1951, instituant la CECA. 

Déjà à l’époque, l’institution supranationale de la Haute Autorité avait provoqué des attaques violentes de tous les Jacobins de gauche et de droite. 

Mais le réalisme qui animait chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates avait déjà conduit à promouvoir une Défense de l’Europe face à ce qui était à l’époque l’URSS, mais aux côtés des États-Unis. Nonobstant, la CED n’était pas la bonne solution et a été justement rejetée. Elle est encore moins une bonne solution aujourd’hui ! 

Juste après ce rejet, en 1956, les 2 puissances européennes, Grande-Bretagne et France, bien que dotées(!), se sont fait taper sur les doigts et sont rentrées au bercail en quittant le canal de Suez. Monsieur Trump vient d’annoncer une annexion de fait de la bande de Gaza et personne n’ose moufter : les Européens, désunis, s’écrasent ! 

L’échec de 56 avait cependant permis l’adoption du traité de Rome en 1957, instaurant la Communauté Européenne Economique et la Communauté Européenne de l’Energie Atomique (CEE et CEEA). Ce qui signifie que l’énergie atomique était intégrée dans le système européen géré par la Commission… Certes, ce n’était pas sans contestations, notamment en France. Maurice Faure, qui était Secrétaire d’État aux affaires européennes dans le gouvernement Guy Mollet et signataire de ce traité, a toujours dit que c’était moins son talent oratoire- et il était plus que grand ! – que la guerre d’Algérie qui avait permis d’obtenir une majorité à la Chambre des députés. 

Dès le retour du général De Gaulle, les idées supranationales devinrent minoritaires en France. Le Général ne concevait l’Europe que comme la France en plus grand, ce qui excluait la Grande-Bretagne qu’il n’aimait pas de toute façon. Ainsi l’élément de fédéralisme fonctionnel instauré par Jean Monnet a été quasiment mis en échec dès l’entrée en vigueur du traité de Rome. 

Il a fallu 2 présidents très européens, Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand (mis à part la période 81-83), pour restaurer d’abord et approfondir ensuite la CEE, avec le serpent monétaire européen, ainsi qu’avec le marché unique, l’Euro et l’espace unique. 

Cependant dès la signature des différents traités- Acte unique, Maastricht et Schengen- les nationalistes se manifestèrent :  « la France est un grand pays » proclamaient- ils, ivres qu’ils étaient, et sont toujours, de l’héroïsation des soldats de l’An 2 et des « grognards », de la béatification des « hussards de la République », suivie d’une nouvelle héroïsation des « poilus » et poursuivie par la Résistance incarnée par le général De Gaulle. Ne comprenant pas que ce passé illustre était celui d’une puissance qui, encore en 1945, possédait un empire gigantesque, mais que le moindre regard sur un planisphère aurait dû conduire, dès les années 70 et plus encore au XXIème siècle, au constat que nous ne sommes plus de taille dès lors que le monde est hobbesien. 

Or il l’est aujourd’hui ! Certes après les glorieuses années européennes (1974-1993) on pouvait croire à un monde kantien et proclamer avec Helmut Kohl :  « nous n’avons plus d’ennemis ».  

En revanche, 30 ans plus tard, la Russie de Poutine, qui se revendique et des Tsars et de Staline, ainsi que la Chine de Xi Jinping, qui a acquis une puissance industrielle unique au monde, devraient définitivement mettre fin aux tergiversations qui nous caractérisent depuis 30 ans. Surtout que notre allié, avec lequel nous avons construit ce monde régi davantage par le droit que par la force, nous abandonne en rase campagne !  

Le constat implacable fait par Nicolas Baverez, additionné aux rapports Draghi et Letta ne nous laisse pas d’autre alternative que de devenir enfin une puissance et de nous défendre. A cette fin, promouvoir une conception interétatique de l’Europe aujourd’hui est plus qu’une faute, ça constitue un crime contre nos enfants et nos petits-enfants. 

La naissance d’un éventuel « directoire » entre des nations, qui aurait seul la charge de la défense de l’Europe est déjà un échec annoncé de cette Défense. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille confier à la Commission (surtout dans sa composition actuelle) des compétences en matière de Défense, hormis sans doute la mise en place d’un marché unique de l’armement, mais dont la gestion devrait être confiée à un organisme indépendant. 

Mais comment assurer notre défense dans ce nouveau monde où la force prime le droit, sans auparavant mettre en place, enfin ! une Europe puissante ; donc mettre en œuvre les rapports Letta et Draghi. Ensuite, pour cet ensemble de plus de 500 millions de personnes (avec les Britanniques), il faudra soigneusement éviter tout système institutionnel   «unitaire », tout en profitant pleinement de ce grand marché enfin unifié. En clair, éviter que « Bruxelles » s’occupe de détails plutôt que des moyens de la défense

A cette fin, il vaut mieux s’inspirer de la Suisse, petit pays certes, mais multilingue et très différencié  : Genève est à la Schwyz, ce que la France est à l’Autriche. 

Concomitamment, les compétences régaliennes et constitutives de souveraineté effective devraient être déléguées partiellement à l’Union européenne, mais pas forcément à la Commission : ni la monnaie, ni l’espace Schengen ne sont d’ailleurs l’apanage exclusif de la Commission. 

Ainsi, réalisme et pragmatisme pourraient, devraient ( ?) conduire à une Défense de l’Europe, intégrant la Grande-Bretagne et l’ Ukraine , donc par nature dans et en dehors de l’Union. Avec un système institutionnel spécifique, mais qui pourrait s’appuyer sur les organes de l’Union. En son sein, il faudra concevoir un système décisionnel calqué sur les schémas allant de l’assemblée générale rassemblant tous les membres et qui décide des grandes lignes, jusqu’au « comité exécutif », composés des 5 grands pays membres de l’UE, plus la Grande-Bretagne et de 2 « petits » Etats membres, soumis à rotation tous les 2 ans par exemple. Cet organe serait présidé par un Secrétaire Général qui siègerait également au sein du Conseil européen. Ainsi, les États resteraient les partenaires essentiels au sein d’une organisation supranationale qui s’exprimerait in fine d’une seule voix sur la scène internationale. 

Cette Défense serait sans aucune visée impérialiste. Il s’agit de constituer une force au service de notre souveraineté européenne, non pour conquérir qui que ce soit, ou quoi que ce soit, mais pour dissuader les impérialismes renaissants de s’attaquer à nous. La paix est l’ADN de la construction européenne et doit le rester. Autrement dit : « nous n’avons toujours pas d’ennemis, mais combattrons tous ceux qui se désignent comme tels ».

Et la solidarité inscrite dans le traité de Lisbonne devra s’exercer sans réserve. Toute agression contre le plus petit des Etats membres est une agression contre l’UNION ! 

Une fois de plus il semble aisé d’arriver à savoir ce qu’il faut faire, mais allons-nous enfin inverser ce qui est devenu quasiment un proverbe :  » en Europe nous savons ce qu’il faut faire mais on ne le fait jamais » 

La voie est étroite. Un préalable semble être le bannissement du mot nation de tout débat portant sur le présent et le futur de notre Europe. Outre les critiques déjà mentionnées, ce terme entraîne dans la plupart des esprits celui de nationalisme, qui ne peut conduire qu’à des affrontements. Car le nationalisme est comme l’a dit d’un mot Stephen Zweig  «une idolâtrie ». Ce qui a été explicité par le pasteur Inge am Wille : « la somme des illusions sur son passé et la haine commune de ses voisins ». 

Tâchons de ne plus parler de nation. Revenons au traité de Rome et continuons à promouvoir ce qui figure à la première page :  « une union sans cesse plus étroite entre les peuples ». Les pères fondateurs avaient soigneusement évité le mot nation. Ce pas qui ne nécessite aucune modification des traités est essentiel pour permettre la réunification de notre petit sous-continent et pour échapper à la vassalité que nous promettent les grands empires ou grands monopoles numériques, certes de manière moins belliqueuse, mais pas moins dangereuse. 

Jean-Pierre Spitzer

Jean-Pierre Spitzer

Avocat honoraire et Conseiller référendaire à la CJUE

Vice-Président iDFrights

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