Google, entreprise malfaisante – Le Point

23 juillet 2021

Edito implacable d’Etienne Grenelle. Pour remédier à cette « spoliation » remettant en cause la survie et donc la liberté de la presse, certains se sont levés. À l’initiative notamment de Jean-Marie Cavada, ils ont réussi à faire adopter une directive européenne portant création du « droit voisin », c’est-à-dire du droit du producteur. Cela a pris trois ans de combat à Strasbourg et à Bruxelles, Google n’ayant pas lésiné sur le lobbying. Fut donc institué le principe d’une rémunération des journaux par les grandes plateformes qui réalisent des profits considérables grâce à leurs articles sans jamais en payer un centime.
 

COMMENT NÉGOCIER AVEC GENGIS KHAN…

Nous sommes le 30 septembre 2020 et nous avons rendez-vous pour « négocier » avec Google. Le principe, déjà, ne pousse pas à la sérénité, un peu comme marchander avec Gengis Khan… La rencontre – en visioconférence – a lieu sur Google Meet, le lien nous avait été envoyé dans notre boîte mail opérée par Google et figurait dans notre calendrier Google. Un petit sentiment d’encerclement, déjà ? Peut-être. Face à nous, trois hiérarques français et européens de Google. Les sourires sont parfaits, le ton affable. Le sujet de la discussion porte en principe sur la manière dont le Léviathan de l’ère numérique, qui se nourrit en bonne partie des articles des journaux sans jamais les rémunérer, pouvait compenser ce pillage. Sauf qu’il apparaît très vite que nos interlocuteurs nous mènent en bateau. Leur capacité de discussion est de toute façon limitée. De leur côté, le pouvoir est en Californie, et les priorités sont mondiales. Le vermisseau que nous sommes ne doit pas les arrêter. Car le combat est inégal. Notre audience est très largement dépendante de Google Search (le moteur de recherche), mais aussi du portail Google Actualités et, depuis quelques années, de Google Discover, petite fonctionnalité sur la page d’accueil des recherches, qui fait et défait les succès des articles. Un monopole, par définition, intimide. Car si cela ne marche pas avec lui, où aller ? D’autant que la firme de Mountain View tient directement les cordons de la bourse. Si Google est le premier acteur de la publicité en ligne, il s’occupe aussi de celle des autres ! Notre propre activité en la matière passe en bonne partie par leur plateforme Google Ad Manager. La réunion commence. Et là, l’accablement s’accroît : nos trois interlocuteurs n’ont à la bouche que Subscribe with Google et que Google Showcase. Déjà le tournis avec ces Google-quelque-chose ? C’est normal. En l’espèce, ces deux « services » ont à voir avec nos abonnements. Mauvaise nouvelle, le cercle se referme : après avoir siphonné nos revenus publicitaires, le goinfre californien s’attaque donc à ceux de l’abonnement (majoritaires au Point). Nous y reviendrons.

DANS LA GUEULE DU MONOPOLE

Avant de poursuivre, chers lecteurs, une précision. Il est rare et précieux, pour nous, journalistes, de nous trouver au cœur des sujets que nous traitons, surtout lorsqu’il s’agit d’économie. La plupart du temps, il nous faut de longues enquêtes, multipliant les sources et les recoupements, pour percer une réalité cachée derrière des portes capitonnées. Là, nous y étions. Et ce que nous avons appris sur le monopole en général et Google en particulier vaut pour nous, Le Point, pour le journalisme de qualité, mais aussi pour l’Europe, la France et chacun de vous, personnellement, et professionnellement. Les monopoles « sont incompatibles avec notre forme de gouvernement », disait le sénateur Sherman, à l’origine de la célèbre loi antitrust américaine de 1890, celle qui a mené notamment au démembrement de la Standard Oil en 1914. « Si nous n’acceptons pas qu’un roi gouverne notre pays, nous ne devrions pas accepter qu’un roi gouverne notre production, nos transports ou la vente d’aucun bien de première nécessité », précisait Sherman. En Europe, la prise de conscience a débuté. Même aux États-Unis, nombre de républicains et de démocrates s’élèvent désormais contre la puissance d’entreprises pourtant américaines. Les autorités antitrust ont d’ailleurs entamé des procédures. L’histoire que nous racontons ici est la nôtre, mais elle pourrait devenir la vôtre assez vite.

HISTOIRE DU PÉAGE SANS AUTOROUTE

Mais, au fait, de quoi discutait-on exactement ce matin-là, sur Google Meet ? De « droits voisins », terme qui désigne en réalité les « droits du producteur », comme il en existe dans la musique. Bref, il s’agissait de réparer un piétinement de notre propriété intellectuelle. Résumons. Au commencement était le verbe. Sur Internet, l’expression, c’est d’abord le clic – votre clic – qui devient la donnée de quelqu’un d’autre. Vous le savez, quand c’est gratuit, c’est vous, le produit. Les services de Google sont pour la plupart gratuits, nous les utilisons sans retenue, et ce dernier en tire des données gigantesques qu’il revend sous forme de publicité ciblée. Plus ces services s’étendent (Android, Gmail, Google News, YouTube, Google Maps, Google Drive, Google Pay, etc.), plus les données sont détaillées. En vingt ans, Google est devenu la porte d’entrée incontournable du numérique. Cela s’appelle un monopole, en tout cas une position dominante. Pour le consommateur, c’est souvent commode. Pour les entreprises, qui se trouvent « plateformisées », c’est un cauchemar. Comme il s’agit d’un monopole, son algorithme a droit de vie et de mort sur certaines activités ou entreprises. Et la seule solution pour subsister consiste souvent à payer la rançon de ses offres publicitaires. Mais jamais la plateforme ne contribue à la production des contenus qu’elle indexe. Un peu comme un péage qui prélèverait sa dîme à l’entrée d’une autoroute, mais ne paierait pas pour son entretien. Google et Facebook ont ainsi accaparé certaines années plus de 90 % de la hausse du marché publicitaire sur les téléphones mobiles… Le consommateur que nous sommes peut ne pas le voir, le salarié ou l’entrepreneur que nous sommes aussi, dans notre activité de « production », pour reprendre le terme de Sherman, ne peut que s’en inquiéter. Vous êtes peut-être le prochain sur la liste. En ce qui nous concerne, nous, la presse, c’est simple : Google s’enrichit grâce à des contenus – les articles – qu’il ne produit pas. En les indexant, il verrouille sa position de porte d’accès – si ce n’est pas sur Google, cela n’existe pas – et collecte des données sans équivalent, donc des revenus sans comparaison. C’est la martingale du monopole : soit on se plie à ses règles, et celui-ci capte l’essentiel des revenus, soit on disparaît de la carte, et on n’a presque plus rien. En somme : pile, je gagne, face, tu perds.

L’Institut

À la fois enjeu de nos sociétés démocratiques et ingrédient stratégique pour les acteurs économiques, les données numériques sont au coeur des grands questionnements autour du monde digital. La gouvernance des données ne peut plus s’en remettre au hasard des initiatives isolées ou aux simples lois du marché : elle doit être, à différents niveaux, régulée, organisée, codifiée. Si le règlement européen RGPD constitue une avancée majeure reconnue bien au-delà des frontières de l’UE, il ne suffira pas.

Initiative de juristes, chercheurs, universitaires, ONG, acteurs de l’écosystème numérique et personnalités publiques, l’Institut des Droits Fondamentaux Numériques est né de cette importance et de l’urgence d’une réelle gouvernance des données, protectrice à la fois des droits des individus (citoyens, consommateurs), et de ceux des entreprises et organisations.

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