Les droits digitaux aux temps de la pandémie

Ernesto OTTONE – 18 mai 2020

L ́égo de la modernité a été profondément blessé par l’actuelle pandémie de COVID-19, laquelle a fait revenir l’Humanité a un niveau d’impuissance que l’on croyait révolu en raison des avancées scientifiques et technologiques. La peur, le plus fort des sentiments humains, nous a rapproché de la mort, d’une façon similaire à celle de nos ancêtres historiques et préhistoriques.   

La pandémie actuelle n’est pas comparable aux précédentes en raison de son hyper mondialisation, du risque qu’elle représente pour toutes les catégories d’individus et du fait qu’elle a conduit à paralyser la vie économique et sociale. Tout indique que les temps de récupération des sociétés seront très longs et que cette crise laissera des traces profondes que nous ne pouvons pas encore imaginer.   

Plusieurs aspects de l’organisation actuelle des pays, leurs structures et institutions ont montré des fragilités insoupçonnées. Nos systèmes démocratiques ont éprouvé des difficultés considérables à organiser des réponses efficaces.   

Mais ils ont pu s’appuyer sur la digitalisation, qui a eu heureusement ces dernières années une forte extension dans le monde et une pénétration exponentielle, non seulement dans les pays développés mais aussi dans les émergeants, pour devenir ainsi universels. La digitalisation a permis de préserver les communications à distance durant la pandémie, de soulager les dispositifs de riposte sanitaire et d’empêcher une paralysie des activités assurant les conditions matérielles d’existence.   

S’il est vrai que des brèches digitales importantes existent entre les secteurs sociaux, elles sont inférieures à celles que nous croyions il y a à peine quelques années. En tout cas, les inégalités sont moindres que celles constatées dans l’éducation, ou en termes de revenus et patrimoines, tel que le signale Manuel Castells.   

Le monde qui va surgir après la pandémie sera plus digitalisé et les sociétés, fortes de cette expérience, seront plus attentives à la centralité de la digitalisation et à son perfectionnement.   

Le télétravail aura montré des pistes en vue de nouvelles formes d’organisation du travail, l’éducation à distance disposera d’un espace grandissant dans les systèmes éducatifs, l’organisation de la santé sera différente. Toute l’activité humaine s’organisera au prix d’une plus forte intensité digitale, depuis la presse jusqu’à la finance.   

Ce bond de la digitalisation du monde ne débouchera pas nécessairement sur une société sans contact, sans démonstrations physiques d’affection et d’humanité. La digitalisation peut être  complémentaire ainsi qu’adjuvant d’un rapport social plus riche, sans pour autant provoquer une déshumanisation des relations sociales.   

De la même façon qu’elle ne nous condamne pas à une société déshumanisée, elle ne devrait pas non plus nous conduire à un accroissement des inégalités, mais cela requiert une volonté politique et la prise en compte du fait évident qu’il n ́y a pas de liberté individuelle hors d’un cadre collectif solidaire.

Ceci exige aussi faire de la croissance de la digitalisation un instrument afin d’aboutir à une situation où les relations digitales et les relations face à face se concilient pour obtenir une société plus juste et protégée.   

L’Amérique du Sud, comme partie de ce tout mondial, a une identité composée, des revenus moyens de niveau intermédiaire, une structure sociale inégalitaire et des systèmes politiques démocratique dans leur grande majorité, mais historiquement marqués par des ruptures autoritaires qui les rendent plus fragiles.   

C’est une région à revenus moyens, mais d’une grande hétérogénéité : des revenus élevés dans certains pays et bas dans d’autres. La pénétration digitale a été très rapide au cours des dernières années. Internet et les réseaux sociaux en Amérique du Sud étaient utilisés par 65% de la population en 2018 et on dénombrait 295 millions d’usagers d’internet sur un total de 422millions d’habitants.   

La région est durement affectée par la pandémie, via notamment les pertes en vies humaines et elle sortira de cette triste période avec des besoins considérables à pourvoir et aura perdu les gains récents en matière de réduction de la pauvreté. Mais la croissance de la digitalisation va jouer un rôle important dans la phase de rebond.   

Mais nous savons bien que l’ère digitale apporte non seulement des progrès, mais aussi des problèmes. La concentration du pouvoir entre les mains de quelques grandes entreprises digitales permet l’accumulation d’une énorme quantité de donnés et en conséquence la possibilité de gigantesques manipulations des citoyens et de démocraties qui peuvent rester dans une situation précaire.   

L’autre danger est la concentration du pouvoir entre les mains de gouvernements autoritaires, qui peuvent l’utiliser pour développer des contrôles tyranniques et écraser les libertés individuelles et les droits de l’Homme.   

C’est la raison par laquelle jamais, la défense des droits digitaux, le droit des citoyens à protéger l’utilisation de leurs données et leur privée doit être garanti et soumis à des règles qui ne soient pas celles du marché et non plus celles de la volonté de haut dirigeants de l’Etat.   

La quatrième génération des droits digitaux fondamentaux est une partie inséparable des trois générations précédentes. Son importance sera plus grande dans la mesure où l’espace digital dans sera encore plus important dans la vie humaine et dans le vivre ensemble planétaire.   

Il est nécessaire que, de la même façon que la digitalisation a montré sa centralité face à la pandémie, le thème des droits digitaux acquiert une place équivalente dans le débat intellectuel, politique, social et juridique de notre temps et encore plus dans la construction d’un futur souhaitable. 

 

Ernesto OTTONE

Ernesto Ottone est Sociologue et Docteur en Sciences Politiques, Professeur à l’Université du Chili ; Professeur honoraire à l’Université Diego Portales du Chili et titulaire de la chaire
« Destins mondiaux de l ‘Amérique Latine » au Collège 
d’Etudes mondiales /FSHM à Paris. Membre de l ‘Académie de Sciences Sociales, Morales et Politiques du Chili.
Il a été secrétaire exécutif adjoint de la Commission économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes des Nations Unies (CEPAL) et Conseiller Stratégique du Président Ricardo Lagos au Chili (2000-2006) Il est l’auteur d’une vingtaine de livres sur la démocratie, l’égalité sociale, la mondialisation et la culture. Parmi ces livres, deux ont été traduits au français 
« Après la révolution » (2008), (L’Atalante) « Barbarie ou civilisation (FSHM) (2018).

iDFRights

À la fois enjeu de nos sociétés démocratiques et ingrédient stratégique pour les acteurs économiques, les données numériques sont au coeur des grands questionnements autour du monde digital. La gouvernance des données ne peut plus s’en remettre au hasard des initiatives isolées ou aux simples lois du marché : elle doit être, à différents niveaux, régulée, organisée, codifiée. Si le règlement européen RGPD constitue une avancée majeure reconnue bien au-delà des frontières de l’UE, il ne suffira pas.

Initiative de juristes, chercheurs, universitaires, ONG, acteurs de l’écosystème numérique et personnalités publiques, l’Institut des Droits Fondamentaux Numériques est né de cette importance et de l’urgence d’une réelle gouvernance des données, protectrice à la fois des droits des individus (citoyens, consommateurs), et de ceux des entreprises et organisations.

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