Jean-Marie Cavada : “La presse devrait montrer un front uni contre les Gafam” – Marianne

25 février 2022

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Pour Jean-Marie Cavada, président de la société des droits voisins de la presse, la démocratie est mise en danger par le comportement des plates formes numériques. 

Marianne : Les Gafam s’approprient les contenus de tous les journaux qui en perdent la maîtrise, ce qui représente une menace pour l’exercice de la démocratie. Pourquoi, selon vous, un des remèdes à cette situation passait par la reconnaissance de ce qu’on appelle les droits voisins. 

Jean-Marie Cavada : Le droit voisin fait partie d’un paquet qui comprend le droit d’auteur artistique – je suis musicien, je crée une œuvre, quelqu’un la reproduit, je touche une rémunération – et le droit d’auteur journalistique. C’est à dire : un journaliste, une équipe, une entreprise finance la recherche et la production d’une information. Cette information est reprise par des plates-formes, les Gafam, qui n’ont aucun journaliste à bord et qui la diffusent à l’infini sans que l’entreprise de presse qui en était à l’origine ne puisse la contrôler. Les plates-formes gagnent de l’argent avec du contenu payé par les autres. Il est donc vital que la presse récupère une partie de la recette si elle entend survivre. 

Pourtant, les journaux comme les publications ne parviennent toujours pas à se faire payer pas les Gafam. 

J.M. C.  : . La puissance des Gafam est telle que c’est l’acheteur qui fixe le prix de ce qu’il donne à la presse. Quand un constructeur vend une voiture, c’est lui qui décide du prix auquel il la commercialise. Dans ce monde d’internet, c’est le contraire. Ce sont les Gafam qui s’approprient le « produit », l’information, et qui versent ce qu’elles veulent bien donner.

« La presse devrait montrer un front uni mais la situation économique des titres français est si précaire que le courage de l’union est battu en brèche par la nécessité du compte d’exploitation. »

Les plates-formes se situent en amont et en aval de la chaîne de production de l’information, elles ne payent pas le juste prix du travail journalistique qu’elles empruntent et elles s’infiltrent entre l’entreprise de presse et ses abonnés dont elles prennent progressivement le contrôle. À terme, les journaux deviendront de simples succursales des plates-formes qui contrôleront la très grande majorité des publications. 

Peut-on arrêter ou du moins ralentir ce mouvement ? 

J.-M. C. : Il est extrêmement difficile de se faire respecter. La presse devrait montrer un front uni mais la situation économique des titres français est si précaire que le courage de l’union est battu en brèche par la nécessité du compte d’exploitation. Pensez que des entreprises étrangères possèdent des quotidiens ou magazines français alors qu’il ne se trouve plus aucune entreprise française qui détient un titre à l’étranger ! Dès lors, quand un journal voit arriver 100 000, 200 000 euros dans ses caisses pour combler une année déficitaire, il accepte de rétrocéder son contenu aux Gafam pour un coût dérisoire et il se tire une balle dans le pied. 

Cela n’est pas toujours vrai car le marché prétend qu’un journal comme Le Monde qui annonce avoir signé avec Google une cession de droits voisins pour un million d’euros aurait obtenu bien davantage. L’AFP également aurait été bien servie. 

J.-M. C. : Si un journal a obtenu une bonne rémunération, tant mieux pour lui. Je ne juge pas. On constate cependant que Google choisit toujours, dans un pays, un quotidien, un hebdomadaire très influent pour passer un accord visible afin de montrer qu’une négociation avec lui est toujours possible et passe en parallèle un autre accord secret, celui-là. Les Gafam négocient ces accords solitaires avec un titre en nouant, avec lui, des accords commerciaux, couverts par le secret des affaires. Ceux-ci complètent les accords officiels concernant le droit voisin mais personne ne peut en connaître le contenu. 

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La firme de Moutain view ne veut pas se retrouver face à un front uni contre lui qui l’obligerait à reconnaître le droit voisin en France, puis en Europe et enfin dans le reste du monde. Et notamment en Australie où Google est mis en cause. Dans ce pays, les journaux ont engagé une croisade contre les réseaux sociaux pour défendre leurs droits. 

Dans le même temps, l’État accorde à la presse des aides conséquentes. 

J.-M. C. : En effet, celles-ci ont augmenté parce que la situation de la presse s’est fragilisée. L’État soutient la presse pendant que les Gafam se nourrissent sur elle. Il faut, aussi savoir que lorsqu’une plate-forme propose un abonnement à un titre de presse, elle capte la moitié du prix. Les aides publiques qui représentent au moins 20 % du chiffre d’affaires de la presse compensent le manque à gagner découlant de ce système hors la loi. Nous sommes donc face à une affaire d’État. 

Pour vous, que peut-il advenir si l’on n’y met pas fin ? 

J.-M. C. : Petit à petit, la presse n’aura plus les moyens de faire son métier et les journaux, comme en Australie, tomberont « à la ramasse » . Nous irons vers une information standardisée, dominée par des grands groupes supermarché où quelques entreprises de presse surnageront. Les plates-formes exploiteront le contenu des journaux pour commercialiser les données personnelles que les abonnés leur donneront car c’est la seule chose qui les intéresse, l’information leur étant étrangère. 

Il importe et que les entreprises de presse exigent de savoir ce que les Gafam vont faire du contenu qu’elles leur cèdent et reconstituer le bouclier de protection des données. Où vont-elles ? Où vont les articles ? Sur des sites connus et répertoriés ou sur des sites écrans ? Nous ne pouvons pas laisser aux Gafams, aux seuls réseaux sociaux, la maîtrise de l’information. Comment savoir ce qui est vrai si on s’en remet seulement à eux ? Personne n’aurait imaginé, le 6 janvier 2021, qu’un réseau social aurait agglutiné devant le Capitole une foule galvanisée par Donald Trump, ou que la milice Wagner déstabiliserait l’Afrique en recourant massivement à la cyber criminalité. 

C’est pourquoi, je veux interpeller les candidats à l’élection présidentielle sur la protection de la presse et la régulation du numérique. Que veulent ils faire pour protéger la vie privée, les données personnelles, celle des entreprises et défendre la démocratie ?