La recommandation de contenus culturels : Guider l’utilisateur dans un monde d’abondance

12 février 2021

Capter l’attention des internautes face à l’abondance de l’offre culturelle proposée sur le web est désormais la préoccupation quotidienne des fournisseurs de services en ligne. Dès sa connexion, l’utilisateur est confronté à des standards de design d’interface qui lui donnent accès, de façon hiérarchique, à des contenus classés selon différents critères. Du streaming musical (Spotify, Deezer, Apple Music) à la vidéo à la demande (Netflix, YouTube), en passant par les jeux vidéo (Twitch), tous les services mettent en avant certaines propositions plutôt que d’autres sur leur interface, incitant l’utilisateur à s’orienter vers tel ou tel contenu, contribuant à rendre celui – ci plus « découvrable », à guider l’internaute dans son choix, au bon endroit et au bon moment.

Mais pourquoi et comment certains contenus se retrouvent – ils propulsés sur le devant de l’interface ? C’est précisément là qu’interviennent les dispositifs de recommandation dont le rôle se révèle crucial. Parmi les formes de recommandation mises en place, on distingue celles qui sont éditorialisées c’est-à-dire dans lesquelles le service assume sa propre ligne éditoriale pour pousser telle ou telle catégorie de contenus et les recommandations personnalisées basées sur l’exploitation automatisée, grâce à des algorithmes, de grandes quantités de données récoltées en suivant le comportement des internautes. Dans la pratique, les leaders du marché mêlent les deux types de recommandation.

Sur Netflix, malgré l’importance des algorithmes qui personnalisent la page d’accueil de chaque internaute, certains contenus sont mis en avant par la plateforme pour tous les abonnés. Les explications sont diverses, qu’il s’agisse des investissements réalisés dans la production de contenus originaux, du succès inattendu d’un titre ou encore de sa résonnance avec l’actualité et avec des valeurs que l’entreprise souhaite promouvoir. Au total, sur plus de 4000 titres disponibles dans le catalogue, moins de 20% sont visibles sur la page d’accueil. Pour des services par abonnement comme Netflix, Amazon Prime Video, ou Disney+, la simple présence d’un titre dans leur vaste catalogue n’implique donc pas qu’il soit automatiquement découvrable par l’utilisateur.

Dans la musique, Spotify propose l’accès à un catalogue composé de plusieurs dizaines de millions de titres et met en œuvre, sur son interface, différents dispositifs pour guider l’internaute, du design de la page d’accueil à des propositions de playlists personnalisées selon les goûts des auditeurs ou à d’autres playlists éditorialisées (plus de 1200 playlists éditorialisées sont disponibles en janvier 2021 dans l’environnement Parcourir de l’interface). Alors que les catalogues sont très proches puisque très peu d’exclusivités existent dans la musique, lorsque Spotify et d’autres services de streaming dévoilent, chaque année leurs tops d’écoute, des différences importantes apparaissent entre les entreprises.

Tous les services ne mettent donc pas en avant les contenus de leur catalogue de la même manière ; selon le modèle d’affaires adopté et le public potentiel ciblé, chacun choisit les dispositifs de recommandation les plus adaptés qui constituent des outils de différenciation concurrentielle. Conçue pour attirer l’attention de l’internaute sur des contenus supposés le satisfaire, la recommandation participe à la conquête de parts de marché dans les modèles d’abonnement ou à l’accroissement de l’audience dans les modèles publicitaires.

L’ensemble des acteurs des filières culturelles sont impactés par la recommandation. Les créateurs tout d’abord ; dans un pays comme la France où les droits d’auteur sont proportionnels au succès sur le marché, la mise en avant de certains contenus a des effets sur le niveau de la demande de chaque titre et donc sur la rémunération des auteurs. Les internautes ensuite, qui, méfiants, curieux ou résignés se voient proposer des contenus sans toujours comprendre pourquoi. La crainte, souvent relayée, d’un enfermement algorithmique de l’usager dans une bulle de filtre c’est-à-dire dans ses propres goûts au détriment de la découverte n’a jamais fait l’objet, dans les secteurs culturels, de validations empiriques approfondies. Pour les Pouvoirs publics européens, enfin. L’ambition politique de modifier les règles du marché en orientant les internautes vers certains types de contenus au nom de la diversité culturelle, se heurte, dans l’univers délinéarisé, à des difficultés pratiques inédites d’application.

Dans un monde où une telle profusion de contenus culturels est disponible, remettre en cause la pertinence des dispositifs de recommandation pour guider l’utilisateur serait une erreur. Se résigner, au nom de la liberté d’entreprendre, au mur de l’opacité serait une faute. Entre les deux, il reste du chemin à parcourir pour mieux analyser, comprendre, expliquer ces dispositifs, afin que chacun puisse se les approprier, sans excès de confiance ou de défiance et qu’émergent des formes de régulation adaptées.

Joëlle Farchy

Joëlle Farchy

Joëlle Farchy est professeure de sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris 1, Panthéon – Sorbonne et chercheure au Centre d’économie de la Sorbonne. Spécialiste des transformations numériques de l’économie des industries culturelles, elle a écrit de nombreux articles et ouvrages sur les thèmes de l’économie numérique, des données personnelles et des libertés numériques, de la propriété intellectuelle ou de la régulation de l’Internet. A Paris 1, elle dirige l’Ecole des Médias et du Numérique de la Sorbonne (EMNS), le master 2 en alternance Economie de la culture et numérique et la chaire Pluralisme Culturel et Ethique du Numérique (PCEN) en partenariat avec de nombreux acteurs du secteur.

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À la fois enjeu de nos sociétés démocratiques et ingrédient stratégique pour les acteurs économiques, les données numériques sont au coeur des grands questionnements autour du monde digital. La gouvernance des données ne peut plus s’en remettre au hasard des initiatives isolées ou aux simples lois du marché : elle doit être, à différents niveaux, régulée, organisée, codifiée. Si le règlement européen RGPD constitue une avancée majeure reconnue bien au-delà des frontières de l’UE, il ne suffira pas.

Initiative de juristes, chercheurs, universitaires, ONG, acteurs de l’écosystème numérique et personnalités publiques, l’Institut des Droits Fondamentaux Numériques est né de cette importance et de l’urgence d’une réelle gouvernance des données, protectrice à la fois des droits des individus (citoyens, consommateurs), et de ceux des entreprises et organisations.

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